
Leo Seeger
Nuts And Bolts
Produit par Seeger, Daniau, Lambert & Pinault


Moment bricolage
Les vis et les écrous (1), au sens où l’expression "Nuts And Bolts" les envisage, sont des éléments de construction auxquels on ne prête généralement guère d’attention (ou très distraite), alors qu’ils sont souvent les principaux garants de la stabilité d’un ouvrage (2).
Si l’on importe le raisonnement dans le domaine artistique (et musical, en ce qui nous concerne ici) les boulons sont les composants discrets mais fondamentaux qu’il faut assembler avec précision pour créer des harmonies.
Et, chez Leo Seeger, les boulons sont magnifiquement ajustés tant les quatre musiciens (renforcés par quelques invités) forment un collectif soudé et complice qui délivre une musique élaborée et extrêmement aboutie.
Quand un magazine référentiel comme Rock&Folk parle de "panache" (au sujet d’un album précédent), il ne s’agit pas d’une simple formule de style.
Au contraire.
Il y a bien "panache" dans l’exécution.
Moment voyage
Je pense avoir déjà écrit dans une chronique précédente (l’âge m’invite au radotage) que l’estuaire tout proche de la Loire invite les Nantais au voyage.
Et même aux voyages.
Rarement inspiré par sa terre natale, Leo Seeger nous emmène en Angleterre pour revisiter cette pop mélodique et ensorcelante qui a fait les beaux jours de la seconde moitié des sixties et aux USA pour réinventer un western-country-folk harmonieux et paisible. En saupoudrant l’ensemble d’une discrète colorature soft-rock...
Architecture sonore en patchwork
Le guitariste-chanteur-compositeur n’est pas un perdreau de l’année puisque Nuts And Bolts est déjà son septième opus (sans compter les singles et les compilations). Il est entouré de Jean-Michel Daniau (guitares, sitar, claviers), Nicolas Lambert (basse, claviers) et Michel Pinault (batterie, percussions).
Rompu au travail de groupe, le quatuor fait preuve d’une maîtrise et d’une compétence hors du commun quel que soit le style abordé sur l’album, ce qui n’est assurément pas une mince affaire au vu de la kyrielle d’influences qui sont citées au gré des quatorze titres.
"Fireworks", la jolie plage introductive, débute en douceur folk avant de laisser la place à des envolées de guitare rock en son clair pour se clôturer sur un joli feu d’artifice (évidemment).
L’album propose ensuite deux titres pop rock, « "Casino Showgirl" et "You Should Think So" ; si le premier propose un petit riff de guitare entêtant et savoureux, le second se montre un peu moins convaincant avec son refrain aérien trop en "Lalalala" pour mon goût (forcément subjectif).
L’oreille est à peine accoutumée au "son" du groupe que Leo Seeger s’empare d’un harmonica sur "Fallen Angel" (en hommage à Daniel Darc) pour basculer dans la tonalité "western spaghetti" (3) d’un far west de contrebande illuminé par un très beau refrain.
Sans transition, "Don’t Speak Loud" et ses magnifiques harmonies vocales s’évade dans un autre espace-temps hanté des accents folk psychédéliques de sitar. Le pont musical vaguement lysergique qui conduit à une longue coda rêveuse.en fait probablement mon titre préféré de Nuts And Bolts.
"A Change In The Plan" (et son fiddle splendide) et "Life Is Dull" (avec un accordéon tout aussi inspiré) revisitent le western sound américain puis la ballade country désabusée.
Les rayons du soleil de l’Arizona s’effacent brutalement tandis que « When You Wake Up For The Last Time » propose en contrepoint un soft rock sombre et répétitif (en clin d’œil au Velvet Underground cher à Lou Reed) auquel il m’est plus difficile d’adhérer.
"Socially Shy" s’aventure ensuite – avec beaucoup de brio – sur le terrain plus léger de la classic-pop anglaise enjouée, revisitant au passage le riff emblématique que Robin Scott avait imaginé pour son single emblématique "Pop Musik" (4).
Entre country et pop-rock, les deux ballades qui suivent, "Watching The Pond" et "Cold Blooded Dweller", proposent d’excellentes lignes de pedal steel puis de guitare électrique. L’enchaînement des deux titres est un joli petit moment perché.
Le rock plus musclé de "I Know What You Are" et le folk syncopé de" 700 Times" (deux titres de transition) peinent par contre à m’enthousiasmer. A l’inverse, "The End Of The Rope", titre conclusif idéal dans tous les sens du terme, propose un pop rock vraiment inspirant, parfaitement construit tout en restant difficilement classable.
Langage
Comme souvent, se pose ici le choix de la langue. J’ai toujours pensé que ceux et celles qui chantent (ou écrivent) s’expriment plus "naturellement", plus "justement" et plus "généreusement" dans leur langue maternelle (laquelle est également plus compréhensible pour ceux et celles qui écoutent) que dans une langue étrangère (qu’elle soit ou non plus ou moins "maîtrisée").
Je me suis déjà vu opposer des kilomètres d’arguments en sens contraire mais je m’obstinerai jusqu’à la tombe dans mon mode de pensée.
Leo Seeger a fait le choix (tout à fait respectable) de l’anglais mais c’est au risque de ne pas être "compris" par son public, ce qui est dommage quand on considère à quel point son regard sur le monde et l'humanité est pertinent et ses versifications, partagées entre lumière et obscurité, dignes du plus grand intérêt.
Levée d’écrou
Si tous les intervenants excellent, de multiples écoutes révèlent que le "liant" entre les différents styles abordés dans l’opus est à mettre au crédit de la batterie et des percussions. Le drumming est sans cesse pertinent et la technique d’enregistrement capte parfaitement l’infinie panoplie de nuances dans le jeu. Sans jamais envahir le spectre sonore, Michel Pinault imprime sur toutes les plages une "signature ryhtmique" qui traverse (ou "boulonne") Nuts And Bolts du début à la fin.
Cependant, face à une telle profusion de styles, servis par une précision d’exécution horlogère, on se surprendrait presque à prier pour qu’un écrou soit parfois mal serré ou qu’un boulon soit posé de guingois. Histoire de provoquer une vibration, un grincement ou un déséquilibre... Au-delà (ou en complément) du "panache" évoqué par Rock&Folk, j’aimerais un peu de folie, une incongruité, voire une insolence, pour imposer au quatuor de sortir de sa zone de confiance et venir titiller des schémas plus aventureux.
Il se raconte que pour entendre grincer les boulons, il faut impérativement voir le groupe en concert. L’artwork, très soigné, "éclaire" (sans jeu de mots) quelque peu le contenu, en jouant sur cette ambivalence entre le groupe en studio (imagerie intérieure) et le groupe en concert (imagerie extérieure). Il ne nous reste plus qu’à prier les divinités du rock pour que Leo Seeger s’exporte avec amplis et guitares jusqu’à nos lointaines contrées...
Chaque titre pris séparément mérite son content d’attention et d’intérêt mais – et c’est un jugement strictement personnel – la "recette" comporte trop d’ingrédients disparates, si fait que l’attention peut s’égarer en chemin(s).
On ressent ici l’absence d’un "climax" (5) et d’un producteur – un peu tyrannique – pour imposer un minimum de concision (6) et une direction artistique plus évidemment lisible.
Ceci dit, voir des artistes indépendants (et à ce point investis dans leur art) proposer un septième (!) album est déjà en soi un événement qui se doit d’être célébré dignement.
Car nous savons tous que...
Les feux d’artifices ne durent pas éternellement
Les étincelles apparaissent puis disparaissent
Et si le temps de la séparation
Ne nous aide pas à grandir
L’amour entre gens ordinaires subsiste...
(1) On a les petits lecteurs que l’on mérite. Dans le brouillon de la chronique, j’avais commis l’impertinence d’écrire que "Nuts And Bolts" signifiait "écrous et boulons". Je me suis fait remonter les bretelles – à juste titre – par un puriste, diplômé de la bricole, qui m’a appris que "boulon" signifiait en réalité "combinaison d’une vis et d’un écrou". Dont acte et mille mercis à Christophe dont le savoir multimodal m’impressionne chaque jour que Dieu fait.
(2) On se demande d’ailleurs comment le monde pouvait tenir debout avant l’invention – en France, petits rockers ! - du boulon (la combinaison d’une vis et d’un écrou, donc), circa 1568.
(3) La remarque n’est certainement pas péjorative tant la musique inventive de Morricone a marqué nos esprits.
(4) J’ignore si c’est volontaire mais c’est saisissant.
(5) J’aurais aimé découvrir un titre explosif et fédérateur, aux allures de single "évident". Je me demande si une reprise ou une co-écriture occasionnelle n’élargirait pas le spectre artistique du groupe.
(6) Pour un vieux rocker, les quarante-huit minutes de Nuts And Bolts représentent la durée d’un double album vinyle des sixties, sachant en outre que le fait de devoir retourner les plaques procurait un moment de "respiration" parfois bienvenu. Mes oreilles sont peut-être trop formatées mais ça me semble long pour le "style" et l’abondance finit quelquefois par nuire à la concentration.
Issue de la culture biologique (à 96,8 %) et de la pêche responsable, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans gluten, sans alcool ni sucres ajoutés, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique (prétendument recyclable) fabriqué à vil prix en Chine.
Cette chronique est pour Steve Houben qui jouera désormais du saxophone dans une autre dimension bien plus éthérée.
Je remercie (très) sincèrement Hervé Guichard qui m’a patiemment guidé dans l’univers de Leo Seeger, les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et mon brave chien Gupette qui ronfle à contretemps sur la musique que j’écoute.
















