
Kiss
MTV Unplugged
Produit par Alex Coletti


L’inspiration est une maîtresse capricieuse
Justement… Faute d’inspiration pour succéder à l’excellent Revenge (1992), le groupe choisit de réinterpréter son passé en sortant, le 18 mai 1993, Alive III. Histoire d’ajouter une note nostalgique à l’album, la production est confiée à Eddie Kramer qui avait conduit le quatuor sur le toit du monde avec Alive! en 1975 puis Alive II en 1977.
Mal accueilli par la critique et peu plébiscité par les fans, Alive III décrochera de justesse un petit disque d’or à l’aspect plutôt symbolique. Routine.
S’ensuivent trois (longues) années de silence. Un silence bienvenu, diront les langues perfides.
Grunge
Dans les coulisses, les dissensions entre Gene Simmons et Paul Stanley – que l’on croyait un peu aplanies depuis l’enregistrement de Revenge – reprennent de plus belle. Attentif à l’air du temps et soudain désireux d’enregistrer un album "grunge", Demon approche Toby Wright, le producteur d’Alice In Chains.
Celui-ci a l’honnêteté d’expliquer au bassiste que la mouvance n’est probablement qu’une mode passagère (ce qui se confirmera rapidement).
Paul Stanley abonde en ce sens, estimant que Kiss n’a rien à gagner à devenir un sous-produit de Soundgarden, ce qui ne manque pas de pertinence.
On sait cependant que Simmons peut être obstiné et le quatuor Stanley / Simmons / Kullick / Singer finira par entrer en studio en novembre 1995 pour produire… un machin qui fera l’objet d’une chronique ultérieure.
A ce moment précis, Bruce Kullick et Eric Singer ne savent pas encore qu’ils sont déjà virés du groupe…
Mais ça, garçons et filles, c’est – une fois encore – une autre histoire !
MTV
Depuis 1989, MTV (1) semble avoir trouvé une recette magique : son émission Unplugged lui permet de recycler (on reste dans le sujet) une kyrielle de vieilles gloires rock, de Rod Stewart à Bob Dylan, en passant par Bruce Springsteen, Elton John, Paul McCartney ou Aerosmith.
Avec des bonheurs très divers.
Eric Clapton cartonne en vendant 26 millions d’exemplaires de l’(excellent) album enregistré en 1992 durant l’émission…
Flairant le bon coup, la chaîne de télévision courtise assidûment l’entourage de Kiss. Le groupe reste mitigé jusqu’au moment où Alex Coletti, le producteur de l’émission, suggère d’inviter Ace Frehley et Peter Criss pour provoquer une "réunion amicale".
Gene et Paul grimacent...
Mais la nostalgie, cette capricieuse et incurable maladie vénérienne de l’âme, va s’insinuer dans le processus créatif du groupe. Les Kiss Konventions se sont multipliées aux États-Unis. Les événements ressemblent un peu à des réunions tricot chez Tante Palmyre, à ceci près que l’on y parle de Kiss plutôt que de points à l’endroit et de points à l’envers (2).
Et, dans ces kermesses de fans hardcore, il est évidemment plus souvent question de la période masquée que de l’actualité plutôt décevante du groupe.
Même si Paul Stanley continue de prétendre que le passé n’a aucun intérêt pour lui, il se montre interloqué lorsque, le 17 juin 1995, une véritable émeute a lieu à la convention de Burbank. C’est que Peter Criss a rejoint le quatuor sur scène pour interpréter quelques titres en version acoustique.
L’événement est salué par la Kiss Army comme la résurrection de Lazare le fut par la chrétienté.
Dans la foulée, Peter Criss – à qui il faut reconnaître une extrême capacité à jouer la carte de l’apitoiement – communique beaucoup sur le sujet en expliquant aux fans éplorés que sa fille Jenilee, née en 1981, n’a jamais eu la chance de voir son pauvre papa en concert avec ses braves vieux camarades de New-York.
Paul Stanley prend alors la décision d’appeler Ace Frehley… qui se fait à peine prier.
Il est patent que Peter et Ace n’ont strictement rien à perdre dans l’aventure : leurs carrières en solo respectives sont désastreuses et, en tant que musiciens, ils n’existent plus que par la magie du souvenir des masques du Spaceman et du Catman.
L’affaire est conclue avec MTV en peu de temps et la date d’enregistrement de l’émission aux Sony Music Studios de New-York est fixée au 9 août 1995.
Même si tout le monde a pris d’excellentes résolutions (ponctualité et sobriété), Gene Simmons, fort occupé par son horrible projet grunge, résumera les répétitions de juillet 1995 avec une petite phrase assassine dont il a le secret : "Ce fut pire que l’Enfer..."
On rentre à la maison...
Et l’Enfer, par la magie de la mise en scène de MTV, va accoucher d’une plaque géniale et d’une vidéocassette (lisez aujourd’hui DVD) fabuleuse.
Le concert "débranché" va s’articuler en deux parties : onze titres (3) avec le line-up du moment puis quatre titres à six, avec le renfort d’Ace Frehley et de Peter Criss.
Les onze premiers titres sont interprétés avec une maestria acoustique assez remarquable dans des versions "feu de camp" à la fois intimes et excitantes. L’ouverture sur "Coming Home" en dit évidemment long sur le message adressé au public de MTV et aux fans.
Mariant les titres du passé ("Plaster Caster", "Rock Bottom", "Do You love Me", "A World Without Heroes", les excellents "Goin’ Blind" et "Sure Know Something") et les compositions plus récentes ("Domino" (4), "I Still Love You", "Every Time I Look At You"), la set-list frôle la perfection tant les titres les plus intimistes prennent une dimension pop et catchy totalement insoupçonnée.
Dans sa version acoustique, la musique est littéralement mise à nu. Et la musique de Kiss est ici plutôt jolie sans ses apparats.
Conquis dès avant la première note et extrêmement complice, le public semble percevoir qu’il assiste à un événement vraiment exceptionnel qui met en valeur les qualités des musiciens. Et Bruce Kullick est absolument sidérant de virtuosité.
La suite va entrer (par la grande porte) dans la KissStory. Peter Criss et Ace Frehley débarquent sur la petite scène pour les quatre titres finaux. Si Ace Frehley semble un peu constipé sur sa version de "2,000 Man" et si Peter Criss imprime un pathos inhabituel à "Beth", la fête finale fort euphorique ("Nothin’ To Lose" et "Rock And Roll All Nite") est simplement somptueuse.
Aujourd’hui encore, il est difficile de savoir si MTV captait la magie ou "provoquait" celle-ci grâce à des artifices de production. Toujours est-il que ce soir-là, le groupe s’est montré à son meilleur et a régalé des fans que l’on n’avait plus vus à pareille fête depuis fort jolie lurette.
To be continued ?
On sait à quel point Kiss a habitué ses fans à capitaliser sur tout et sur rien. C’est probablement la raison pour laquelle les fans des kabukis ont le portefeuille chroniquement plat.
Mais, assez curieusement, le groupe ne réserve strictement aucune suite à l’événement MTV. On se serre la main sans chaleur aucune et chacun repart vaquer à ses occupations.
De novembre 1995 à février 1996, le quatuor enregistre consciencieusement son album grunge, Carnival Of Souls. Puis décide finalement de ne pas le publier…
Et, dans la foulée de cet enregistrement, sort Kiss MTV Unplugged. La pochette pour le moins illisible est complétée par un sticker jaune flashy qui annonce triomphalement "The Kiss Reunion" en ne mentionnant que les patronymes de Frehley, Criss, Simmons et Stanley.
Singer et Kullick ont déjà rejoint les oubliettes de l’histoire et il se trame des choses vraiment étranges dans les obscurs couloirs du Kiss Manor…
Sélection
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement "Goin’ Blind", "Sure Know Something", "A World Without Heroes", "Every Time I Look At You" (avec l’apport d’un orchestre et d’un piano) et "Rock And Roll All Nite" (qui sortira en unique single).
(1) Pour les plus jeunes, la télévision était un meuble rectangulaire assez encombrant qui était posé sur une commode dans la pièce de vie des familles de l’ancien temps. Les émissions télévisées, faites de sons et d’images animées, se regardaient en famille à heures fixes et lumières éteintes. Tout le monde était alors sagement (et silencieusement) assis dans un divan.
(2) Et l’on y boit plus de bières que de tisanes à la verveine.
(3) La version japonaise compte un titre supplémentaire.
(4) La version en images du concert propose l’enregistrement complet de "Domino", en ce compris le plantage magistral de Gene Simmons qui loupe complètement l’intro du titre. L’incident est pudiquement gommé sur la version audio.
Cette 167ème chronique pour AlbumRock a été rédigée tandis que la plus belle réserve naturelle de ma région achevait de se consumer. J’espère que les Dieux du Rock maudiront pour l’éternité le douloureux crétin qui a bouté le feu à ce petit coin unique de paradis.
Je dédie ces lignes à mes fidèles gUsgUsgUs et à leur précieux entourage.
Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et ma brave Gupette, fort exaspérée par les lumières multicolores qui clignotent sur la grosse Party Box qui diffuse la musique acoustique de Kiss.



















