
Kiss
Carnival of Souls: The Final Sessions
Produit par Toby Wright
1- Hate / 2- Rain / 3- Master & Slave / 4- Childhood's End / 5- I Will Be There / 6- Jungle / 7- In My Head / 8- It Never Goes Away / 9- Seduction Of The Innocent / 10- I Confess / 11- In The Mirror / 12- I Walk Alone


Chroniques, stupre et volupté
On imagine souvent le chroniqueur rock dans son auditorium cossu, à demi-couché sur une confortable chaise longue signée Philippe Starck, entouré de jolies vestales alanguies dans des déshabillés de cuir noir, et occupé, un verre de champagne millésimé à la main, à écouter des disques merveilleux en vinyle 180 grammes sur une chaîne hi-fi impayable tout en dictant ses textes à un gratte-papier bossu en cache-poussière.
C’est – globalement – un mythe (1).
La vraie vie du chroniqueur est régulièrement bien moins glamour. Il arrive parfois même que le malheureux doive se farcir des albums d’un ennui tellement terrifiant que même le chien de la maison finit par quitter la pièce.
Prenons Carnival Of Souls (The Final Sessions) ! Par exemple...
Rétroactes
Or donc, Gene Simmons voulait absolument enregistrer un album grunge afin d’inscrire Kiss dans l’air de son temps. Mais une brève réunion sur scène des quatre membres originaux du groupe pour un Kiss MTV Unplugged de légende a brouillé les cartes.
Tandis que le quatuor Simmons / Stanley / Kullick / Singer tente de mettre en boîte un album "contemporain", des négociations se déroulent dans l’ombre pour réunir le line-up originel et repartir dans une tournée best of maquillée et costumée !
Carnival Of Souls à peine terminé, les bandes enregistrées sont confinées dans un tiroir. Dont elles vont peu à peu fuiter pour devenir des bootlegs très recherchés.
En effet, le 28 février 1996, Tupac Shakur (2) a présenté le Kiss "historique" – en costume Love Gun – à l’occasion des 38ème Grammy Awards. Et les fans se sont montrés hystériques.
A la place du nouvel album annoncé, Kiss publie le 25 juin 1996 You Wanted The Best, You Got the Best, une compilation live nostalgique emballée à la hâte dans une pochette mettant en valeur les quatre characters dont le public se languit depuis des années. Carton plein. Évidemment.
La tournée mondiale Alive Reunion débute pour Simmons, Stanley, Criss et Frehley, le 28 juin 1996 à Detroit. Les 40.000 places ont trouvé acquéreurs en quarante minutes. Elle se terminera le 5 juillet 1997 à Londres après 192 dates. Et ce sera un triomphe. Sans aucune comparaison possible avec les prestations de plus en plus désertées du "Bisou démasqué".
Le 8 avril 1997, le groupe a également publié Greatest Kiss, une nouvelle compilation de titres enregistrés en studio entre 1973 et 1996 (avec un unique titre live enregistré durant la tournée mondiale).
La machine à billets est relancée.
Carnival Of Souls...
Exaspéré par la prolifération de bootlegs, l’entourage de Kiss finit par publier officiellement l’album "oublié" sous le titre Carnival Of Souls (The Final Sessions) pour le différencier des versions piratées (3).
L’artwork est hideusement minimaliste (une photo absolument horrible et des notes de pochette réduites à la plus congrue des portions). Il n’y aura aucune communication, aucune vidéo ni aucune promotion. Et aucun des titres de l’album ne sera jamais joué sur scène ni ne sera jamais repris sur une compilation.
Qu’il repose en paix...
Il se trouve des fans indulgents qui considèrent que cet album est sous-estimé. Pour ma part, je me suis souvent demandé si l’étrange homonymie que cet opus présente avec un film américain précurseur et horrifique (tourné en 1962 par l’étrange Herk Harvey) était – ou non – un hasard...
Le film, très malaisant pour son temps, posait en effet la question des morts-vivants, des fantômes et des zombies.
Comme l’album était effectivement mort-né, il s’agit forcément plus que d’une simple coïncidence.
Musicalement et commercialement, Carnival Of Souls (The Final Sessions) est un désastre. Le style grunge (déjà quasiment défunt en 1997) convient à Kiss comme des bretelles à un éléphant. Il n’y a pas un instant sur ce disque interminable (plus d’une heure) qui soit un tant soit peu pertinent à l’exception peut-être de la ballade "I Will Be There" qui détonne dans un ensemble sinistre, sous accordé et monotone.
C’est le célèbre New Musical Express qui résumera le mieux l’affaire avec un titre, "Totally unlistenable bollocks", qu’il est inutile de traduire.
Alors, la meilleure façon de parler de l’opus est peut-être de se contenter idiotement de trois petits fun facts.
Fun fact #1 – C’est Bruce Kullick qui chante (et, sincèrement, pas très bien) la plage conclusive de l’album. "I Walk Alone" est un titre prédestiné (un peu pathétique) puisque ce sera la dernière prestation du soliste pour Kiss en qualité de membre du groupe. Même s’il est incontestablement un excellent musicien (de studio), Bruce Kullick a toujours eu le charisme scénique d’un chou frisé et n’est jamais parvenu à surmonter son humilité naturelle ni à imposer son "image" à la Kiss Army (4).
Fun fact #2 – C’est le propre fils de Demon, Nick Simmons (alors âgé de sept ans), qui chante la seconde voix sur les refrains de "Childhood’s End" (5).
Fun fact #3 – Tommy Thayer (ex-Black ‘n Blue) participe à l’écriture de "I Will Be There", seul titre audible de l’album. On reparlera de lui plus tard...
Sélection
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement le joli "I Will Be There" (déjà vanté) puis iront se coucher (ou se pendre pour les plus désespérés).
(1) Sauf, et je ne trahis ici aucun secret, pour nos deux rédacteurs en chef.
(2) Tupac sera assassiné par balles à Las Vegas en septembre de la même année. Il n’y a aucun lien apparent entre sa mort violente et son discours décalé lors de sa présentation de Kiss. Il faudra néanmoins 30 années pour que, le 31 août 2026, le gangster Duane Davis soit enfin reconnu coupable de ce meurtre.
(3) La version officielle est également plus complète puisque certains titres étaient manquants sur les versions piratées.
(4) Même si je l’ai vu plusieurs fois en concert avec Kiss, je n’ai aucun souvenir d’une « attitude scénique » du bonhomme qui se contentait de mouliner ses riffs et de placer discrètement des soli limpides et appliqués.
(5) On reparlera prochainement de Nick Simmons dans les pages d’AlbumRock. Le premier album de son duo avec Evan Stanley, lui-même fils de Starchild, vient d’être publié...
Cette 168ème chronique pour AlbumRock a été rédigée dans la douleur.
Je dédie ces lignes à ces médecins courageux et dévoués qui réservent leurs soins les plus attentifs à l’hypocondriaque que je suis.
Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et ma brave Gupette qui m’a planté seul dans la pièce parce que la musique diffusée l’exaspérait au plus haut point.


















