
Water From Your Eyes
It's a Beautiful Place
Produit par Nate Amos
1- One Small Step / 2- Life Signs / 3- Nights in Armor / 4- Born 2 / 5- You Don't Believe in God? / 6- Spaceship / 7- Playing Classics / 8- It's a Beautiful Place / 9- Blood on the Dollar / 10- For Mankind


La catégorisation pour le moins vague "alt-pop/art-rock" peut parfois susciter une forme de méfiance, tant les groupes qui y sont associés sont capables du meilleur comme du pire sous couvert de l’expérimentation. Tout est pourtant affaire d’équilibre, et certaines formations parviennent à y forger leur singularité sans pour autant sombrer dans une approche opaque et indigeste. Malgré une volonté assumée de bousculer les codes, la musique de Water From Your Eyes s’impose quant à elle par sa fraicheur, son évidence et sa relative accessibilité. Loin d’en être à son premier coup d’essai, le groupe new-yorkais - articulé autour de la chanteuse Rachel Brown et du multi-instrumentiste Nate Amos, également actif en solo sous le nom de This Is Lorelei - s’emploie à faire dialoguer des influences a priori incompatibles, qu’il déforme, superpose et reconfigure pour aboutir à un patchwork sonore aussi surprenant que savoureux. En résulte un style hybride, empruntant aussi bien aux musiques électroniques (ambient, dance) qu’au rock alternatif, au shoegaze et à l’indie pop.
Précédé d’une introduction aux allures hallucinées, "Life Signs" ouvre les hostilités et cristallise pleinement cet état d’esprit tout en mettant en avant le savoir-faire du duo. Des riffs incisifs à l’énergie grunge bifurquent sans prévenir vers des mélodies faussement naïves, brouillant volontairement les pistes sur les intentions du combo. Sections électroniques et organiques s’y entremêlent avec une étonnante fluidité, tandis que le morceau enchaîne les ruptures de ton imprévisibles : chant à la dynamique quasi-rap, solo de guitare pour le moins traditionnel, puis effet de mur de son en guise de final.
Sans jamais forcer le trait, le groupe emporte définitivement l’adhésion avec la pop irrésistible de "Nights in Armor" où il est question de "voler le soleil" - qu’on pourra interpréter comme une critique subtile d’une société où tout semble désormais privatisable, monnayable, soumis aux logiques de chantage. Dansant, minimaliste mais aussi audacieux et imprévisible, le titre aligne tous les atouts pour s’imposer parmi les indispensables de 2025.
Chaque morceau - tout comme les interludes atmosphériques qui jalonnent l’album - se présente comme un véritable exercice de style, mettant en lumière, avec plus ou moins de subtilité, un large spectre d’influences. Sur le très réussi "Born 2", l’approche instrumentale se fait nettement plus rock et saturée, renforçant le contraste avec le chant doux et légèrement désabusé de Rachel Brown. Le titre "Spaceship", quant à lui, relève le pari d’assembler des éléments volontairement dissonants pour aboutir à un ensemble singulier et étonnamment harmonieux. Le duo new-yorkais s’y abandonne à une expérimentation plus franche, à travers une composition à la structure non linéaire, émaillée de sonorités étranges, un peu geek et parfois saccadées, évoquant par instants les errances électroniques de Radiohead période Kid A. Dès lors, plus rien d’étonnant à voir cohabiter une techno minimaliste aux élans dance music ("Playing Classics") et des passages lorgnant vers un rock alternatif plus frontal, rappelant l’insouciance incarnée par les jeunes années des Pixies ("Blood on the Dollar").
Si sa durée limitée - moins de trente minutes - peut d’abord laisser planer une impression de légèreté, voire d’inachèvement, It’s a Beautiful Place trouve pourtant le dosage idéal pour déployer pleinement son propos. L’album séduit par sa spontanéité et son caractère presque fugace, comme une parenthèse que l’on aurait envie de rouvrir aussitôt refermée. Une bouffée d’air frais bienvenue au sein d’une scène pop trop souvent policée et calibrée.
A écouter : "Life Signs", "Nights in Armor", "Born 2"



















