
Bob Dylan
Blood on the Tracks
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1- Tangled Up in Blue / 2- Simple Twist of Fate / 3- You're a Big Girl Now / 4- Idiot Wind / 5- You're Gonna Make Me Lonesome When You Go / 6- Meet Me in the Morning / 7- Lily, Rosemary and the Jack of Hearts / 8- If You See Her, Say Hello / 9- Shelter from the Storm / 10- Buckets of Rain


Art et désespoir
Il y a cercle vertueux : le désespoir nourrit souvent l’art et l’art console quelquefois du désespoir.
1975. Robert Allen Zimmerman a trente-quatre ans. Trop vieux pour adhérer au Club des 27. Même en trichant un peu sur les anniversaires. C’est que, après avoir connu la célébrité et la gloire, Bob est déjà mort une première fois. A 25 ans. En 1966, lorsque sa Triumph Bonneville a quitté la route. A toute allure.
1975, donc. Bob Dylan (2) s’apprête à mourir à nouveau. Il y a deux raisons à cette nouvelle mort.
Une raison intime : l’amour, ça ne survit pas à tout. Son mariage avec Sara Lownds (3) bat de l’aile. Peu importe qui veut partir ou qui veut rester. Qui a tort ou qui a raison. Prévoyant, Bob se console déjà depuis un an dans les bras d’Ellen Bernstein, une employée de sa firme de disques. Mais, comme disaient les gugusses de la télévision, cela ne nous regarde pas.
Une raison universelle : le temps, ça tue. Depuis le début des années soixante-dix, la musique et le monde ont furieusement évolué. Le folk-rock est devenu totalement ringard. Et un jeune type, présenté comme un "fils spirituel", sort Born To Run, un album qui doit tuer l’image du père. Bruce Springsteen est le "nouveau Dylan".
L’"ancien Dylan" (le vieux, le fini) ferait bien de tirer sa révérence, regagner sa campagne et vivre à jamais sur les royalties de quelques Best Of.
Bye bye !
Du sang sur les pistes
Il est patent que les sept albums studio enregistrés par le "barde électrique" depuis Blonde On Blonde (1966) n’ont jamais fait l’unanimité. Loin de là. Il y a même eu quelques naufrages, comme Self Portrait, New Morning ou Dylan. Pour ne citer que ceux-là.
Alors, en septembre 1974, lorsque le bonhomme investit les studios A&R à New-York, personne ne sait à quoi s’attendre. Il s’embarque dans un étrange méli-mélo de couplets et refrains épars et se montre incapable d’expliquer aux musiciens présents ce qu’il attend d’eux.
Dès la fin du premier jour, il vire le groupe de session (Deliverance) qui devait l’accompagner. Pas content.
S’entourant alors d’une garde rapprochée qui conserve sa confiance (4), il passe deux mois à enregistrer dix titres acoustiques qui constitueront son futur album. Un acetate témoin est pressé dans la foulée et la firme de disques, pressée par les échéances du marché, peut annoncer la sortie du nouvel opus pour les fêtes de Noël.
Si l’on observe objectivement sa discographie, Bob Dylan n’a jamais brillé par son inspiration dans le choix des artworks de ses albums. La pochette de Blood On The Tracks n’échappe pas à la règle. Ce n’est pas une peinture mais une photo de concert prise au téléobjectif (durant un concert au Canada) et peinturlurée à la main après son développement.
Tandis que Columbia prépare la commercialisation de l’objet, Bob Dylan fait écouter l’acetate à son frère cadet, David Zimmerman. Celui-ci trouve le disque invendable, tellement l’ambiance est sinistre et le son austère. Sa réaction laisse son aîné pantois. Et indécis.
On sait que l’artiste est un tracassé de première. Après avoir ruminé quelques jours, il avise sa firme de disques qu’il s’oppose à la sortie du vinyle. Tant pis pour le Père Noël...
A l’issue de longues discussions entre les deux frères, David propose à Bob de réenregistrer la moitié des titres avec un groupe recruté pour l’occasion par ses soins. Les cinq musiciens sont inconnus du grand public rock. Pour la plupart d’entre eux, cette participation mystère à Blood On the Tracks restera leur unique heure de gloire.
Et c’est le studio Sound 80 qui accueille cette étrange ligue d’impro à Minneapolis, la ville natale de Bob et David. Objectif : apporter un peu de légèreté et de positivité à l’album.
Deux journées, entre Noël et la Saint Sylvestre, suffiront à métamorphoser cinq compositions (5).
L’album sortira finalement en janvier 1975.
Les titres de Minneapolis ont ceci de particulier que le groupe improvisé (et sans nom) qui accompagne Dylan ne "joue" pas du Dylan. Il est intéressant de faire l’exercice d’écouter les cinq chansons à la suite. Les gaillards jouent juste. Et naturel. Et beau. Ils ne sont en aucune manière perturbés, ni par la dimension mythique de leur leader occasionnel ni par ses affres existentielles.
A titre d’exemple permettant de juger de la magie un peu surréaliste du moment, Chris Weber qui était venu en studio pour simplement surveiller la précieuse Martin 1937 que David Zimmermann lui avait empruntée pour son frère, jouera spontanément d’une douze cordes parce que les compositions l’inspiraient (6).
Et la section rythmique – Bill Bergs (batterie) et Billy Petersen (basse) – mériterait à elle seule un doctorat sur la complicité créative. A l’issue de cette courte mais prolifique session de Minneapolis, Dylan proposera au batteur de le suivre sur la route. Bergs refusera. Il avait mieux à faire. Probablement.
Ce groupe de potes, sans nom ni ambition particulière, formera, pour deux jours seulement, un des meilleurs backing band de l’histoire du rock. Rien que ça. Et ce sont ces types merveilleux qui font que Blood On The Tracks restera probablement le meilleur album jamais enregistré par le futur Prix Nobel (de littérature).
Ceci dit, ils ne seront même pas crédités sur les premières éditions de l’album...
Dix titres pour dix nuances de gris
Bob Dylan a l’art de constamment cracher son mépris sur tout. Il a toujours prétendu ne pas comprendre pourquoi ses fans (les fameux et fort patients Dylanologues) considéraient que cet album était autobiographique alors qu’il n’évoquait que de vagues vicissitudes humaines sans vraiment queue ni tête.
C’est que l’homme a toujours voulu se protéger. Il déteste que l’on déjoue ses plans maladroits pour masquer ses couplets aux accents trop personnels sous des refrains cryptés pour paraître fictionnels.
Tout dans Blood In The Tracks parle des difficultés relationnelles de Bob Dylan avec "ses" femmes passées, présentes et probablement à venir. Et son fils Jakob Dylan, leader de The Wallflowers, a tout résumé en déclarant qu’en écoutant l’album, il entendait simplement les conversations entre ses parents.
Cette femme était ma meilleure moitié / Mais j’avais dû égarer l’anneau qui nous unissait / La belle était née au printemps / Et moi j’étais né trop tard / Ça, c’est la faute au destin...
"Simple Twist Of Fate". Une master class d’écriture !
Comme "Tangled Up in Blue" ("Englué dans la tristesse") où la plume devient proprement magique. On approche, par effet de rétrocausalité, du talent du Springsteen de Born To Run quand Dylan dépeint le destin des traîne-misères que nous sommes tous et toutes. Le passé du futur devient le futur du futur.
Elle travaillait dans un bar topless / Je suis entré pour écluser une pinte / J’ai été fasciné par son profil / Dans la clarté crue des spots / Plus tard, tandis que les habitués se dispersaient / Et que je m’apprêtais à m’en aller / Elle s’est pointée derrière ma chaise / Et elle m’a dit : "Est-ce que je ne connaîtrais pas ton nom, toi… ?"
Tour à tour aimable ("If You See Her, Say Hello"), immonde ("Idiot Wind"), cryptique ("Lily, Rosemary And The Jack Of Hearts" - 7), amoureux ("Shelter From The Storm" - 8), gnangnan ("Buckets Of Rain"), mais sans cesse incroyablement pertinent, Bob Dylan trousse dix titres exceptionnels tous déclinés dans une même gamme de tristesse et d’humanité.
En se faisant électrique quand le monde le voulait acoustique et en redevenant acoustique quand le monde ne rêvait plus que d’électricité, Bob Dylan démontre qu’il est à la fois un emmerdeur de première et le seul maître de son destin artistique.
Admirable et exécrable. Courant et contre-courant. Un "tout" puis son exact contraire.
Cet album de janvier va placer la barre très haut pour l’année 1975, imposant l’excellence à tous ceux qui suivront. Et ils seront légions, cette année-là, à publier des chefs-d’œuvre. Dans tous les styles. En profitant probablement du fait que la voie avait été tracée par un troubadour mélancolique.
Coda
On pourra éternellement reprocher à Bob Dylan ses approximations mélodiques, ses irritants tics de vocaliste d’occasion, ses interventions à l’harmonica à côté du temps, son jeu de guitare peu inspirant ou son doigté de claviériste caricatural. Peu importe.
Faites l’expérience ! Installez-vous confortablement et écoutez quelques fois Blood On The Tracks en boucle. Donnez-vous une misérable petite chance de l’aimer !
Si ça marche, vous aurez une gemme à classer pour toujours dans votre discothèque. Si ça ne marche pas, vous ne serez ni plus pauvre, ni plus riche.
Aucun risque. Sinon celui de toucher au sublime alors que vous ne l’attendez pas. Ou plus.
(1) On mesure ici à quel point Stephen Stills (pressenti pour jouer sur l’album avec Nash et Crosby) est un être délicat dans ses jugements à l’emporte-pièce.
(2) Profitons de l’occasion pour rappeler une fois encore que le pseudonyme choisi par Robert Zimmermann n’a vraiment rien à voir avec Dylan Thomas.
(3) Pour qui il a composé le sublime titre "Sad Eyed Lady Of The Lowland" en 1966.
(4) Tony Brown (basse), Paul Griffin (claviers) et Buddy Cage (steel guitare).
(5) "Tangled Up In Blue", "You’re A Big Girl Now", "Idiot Wind", "Lily, Rosemary And The Jack Of Hearts" et "If You See Her, Say Hello".
(6) Quitte à traîner là, autant s’occuper…
(7) Ceux qui tirent les cartes savent que le valet de cœur représente la potentialité amoureuse.
(8) Si seulement, je pouvais remonter le temps jusqu’au moment précis où Dieu et cette fille sont nés, elle me dirait "Entre, et je te mettrai à l'abri de la tourmente !"
Cette chronique AlbumRock est rédigée sans IA.
Elle a été tapée sur un clavier par deux vraies vieilles mains humaines.