
Europe
Come This Madness
Produit par Tom Dalgety


Malédiction suédoise #1
En 1986, je travaillais pour SteelShock, un magazine hard (rock, je précise), et le comité de rédaction m’avait désigné à l’unanimité (moins ma voix) pour chroniquer The Final Countdown, le troisième album d’Europe. J’avais assassiné l’album (une abominable contrefaçon nordique bubblegum de hard glam mélodique) en quinze lignes pour manifester mon extrême mauvaise humeur.
Et j’avais juré que personne ne m’y reprendrait plus jamais.
Quarante années plus tard (presque jour pour jour), je me retrouve convoqué d’urgence par la Haute Direction d’AlbumRock, dans l’immense bureau sécurisé du dernier étage du gratte-ciel qui héberge la rédaction. Après un interminable contrôle sécurité, et tandis que je pénètre dans le saint des saints, je m’attends à tout sauf à une nouvelle manifestation de la malédiction suédoise...
Mais, sur le bureau en bois noble sculpté de notre Grand Timonier, il y a l’horrible pochette de Come This Madness… (1)
« C’est pour toi ! », dit la Voix.
Enfer...
Malédiction suédoise #2
Donc, j’abomine Europe depuis… The Final Countdown (l’album, tout autant que sa putassière chanson titre).
Ma détestation est forcément très subjective (2) mais je peux l’étayer par des éléments matériels incontestables.
Tout d’abord, un pseudonyme aussi idiot que Joe Tempest (3) ne mérite pas d’exister. Même pour une poupée cow-boy dans Toy Story.
Joe Tempest…
Ensuite, les lyrics… Bon, je ne vais pas jouer les littérateurs avisés. Il m’est déjà arrivé aussi d’écrire des cornichonneries. J’en ai même parfois fait mon fond de commerce. Mais, il y a des limites.
Relisons posément l’affaire (avec quelques paisibles années de recul), en nous souvenant que ce diable de Joe Tempest avait alors expliqué que c’est le "Space Oddity" de David Bowie qui l’avait inspiré ! Le Diable se cache dans les détails...
Nous mettons le cap sur Vénus, Vénus (4)
"Nous", c’est l’humanité. Enfin, les élus et les élues qui accompagnent Rolf Magnus Joakim Larsson dans sa grande fusée avec "Tempest" écrit dessus. Et je suis vraiment content de ne pas avoir été invité parce que, pour ce que j’en sais, Vénus Vénus me botte plutôt moyen. La température est de 460 degrés centigrades (ce qui est mauvais pour la peau) et l’atmosphère contient 96 % de dioxyde de carbone (ce qui est mauvais pour les bronchioles).
Et nous gardons la tête haute
Ça, c’est bien. Je déteste les gens qui partent en voyage avec des airs de chien battu. Si vous n’aimez pas prendre le train, le bateau ou l’avion, restez chez vous et ne venez pas plomber l’ambiance dans ma file d’attente en suçant compulsivement vos diménhydinates.
Car peut-être nous ont-ils aperçus
Le "ils", ce sont les Vénusiens. Même Science & Vie (5) estime qu’il n’y a aucune foutue chance qu’il y ait de la vie sur Vénus Vénus. Mais, bon, admettons ! Et admettons aussi que les Vénusiens aient inventé le télescope, entre deux bouffées de dioxyde de carbone à 460 degrés. Et admetons également qu’ils observent précisément la puissante fusée "Tempest" qui arrive à toute berzingue dans leur direction. Si toutes ces conditions sont réunies, alors oui, ils nous ont peut-être aperçus...
Et ils nous accueilleront tous, ouais
Le "ouais" sous-entend (selon mon analyse) qu’il subsiste comme un petit doute. Peut-être que les Vénusiens sont moins hospitaliers qu’on ne le pense généralement. On verra bien. Il y a toujours un risque quand on visite des endroits exotiques, surtout s’ils ont un climat pourri.
Avec tant d'années-lumière à parcourir
Et tant de choses à découvrir, à découvrir, à découvrir
Des années-lumières… Il y a à peine 14 minutes-lumière entre la Terre et Vénus. Une bête sonde expédiée au lance-pierre met cinq petits mois pour y arriver, sans même devoir s’arrêter pour faire le plein (ou un petit pipi) sur un parking autoroutier.
C’est le compte à rebours final...
Et un compte à rebours tend toujours vers zéro...
CQFD.
Malédiction suédoise #3
Le single "The Final Countdown" a été un tube mondial. Une scie planétaire. Il a bousillé la carrière d’Europe (6). La grande fusée a implosé en pénétrant l’atmosphère inhospitalière de Vénus Vénus...
Le guitariste John Norum, l’âme hard et inspirée du groupe, a alors rapidement décidé de quitter la clique : "Nous étions devenus un groupe pour minettes de douze ans, un groupe pop commercial. Je détestais cette image. Je détestais le spandex. Je détestait ce côté "petits caniches". Je voulais produire une musique plus lourde et plus authentique, axée sur la guitare. Mais les claviers synthétiques avaient pris toute la place. Alors, je suis passé à autre chose..."
Musique et générique
Après quelques années de bouderie, le groupe se reforme en 2003 dans une relative indifférence et publie six albums à la suite dans un relatif désintérêt général.
Europe (7) propose aujourd’hui un hard honnête mais peu inspiré qui chercherait ses marques dans les ombres du passé, quelque part entre un Rainbow dans sa période commerciale (post Dio) et un Uriah Heep dans ce qu’il a parfois eu de moins inspiré (durant les eighties).
Ceci dit, il serait malhonnête de prétendre que Come This Madness est moche. C’est plutôt même ultra bien fichu et parfois foutrement efficace. Tom Dalgety (Ghost, Rammstein, Opeth, …) produit les onze titres de main de maître. John Norum (qui a parfaitement étudié son "Mick Box illustré" en douze volumes) approvisionne la machine en bons riffs qui dépotent et en soli parfois audacieux (comme sur "In A Different World" ou "Takin’ It Back"). Les textes de notre Tempête (qui chante superbement bien) sont bien mieux maîtrisés que par le passé, même s’il subsiste de nombreux poncifs dans le propos.
Malgré quelques titres très réussis ("This Time Of Year", l’efficace "Takin’ It Back", le délicat "In The Absence Of Grace") et plusieurs passages instrumentaux ambitieux et cinématographiques, l’ensemble reste plutôt générique, enchaînant les "clichés obligés" comme des perles sur un collier. Ça tient quelquefois du long métrage qui sort directement sur une plateforme ou du western de série B avec un caméo surjoué de Nicolas Cage.
Par bonheur, "Scandinavian Eyes" (servi en outre par un clip très classieux), dont le riff principal est vraiment piqué au légendaire six-cordistes de Uriah Heep (la musique étant faite pour être partagée), est simplement sublime. Le titre démontre à quel point les musiciens ont regagné en crédibilité rock ce qu’ils ont perdu en cheveux laqués.
Il y a toujours un moment, une ligne à franchir
Une bouée de sauvetage ou une innocence perdue
Peut-être vaudrait-il mieux de ne jamais succomber
A ce regard scandinave...
Wow !
Si l’on peut se poser la question de l’utilité d’un tel album, il doit être admis qu’il s’avère des plus efficaces dans le traitement symptomatique d’une crise de solastalgie glam-hair-metal rock eighties. La maladie n’est pas fréquente mais, dans un monde bien né, chaque malade a droit à un traitement adapté à sa douleur.
Et si, après quarante années de malédiction, Come This Madness avait finalement le pouvoir magique de me réconcilier avec Europe ?
To be continued...
Sélection express
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement "Scandinavian Eyes", le très bref "In The Absence Of Grace", l’efficace et conclusif "Nothing Can Follow This" et "Takin’ It Back".
(1) L’artwork s’inscrit dans la lignée du petit musée des horreurs rock avec, par exemple, Metal Health de Quiet Riot, Straight Between The Eyes de Rainbow, Very ‘eavy Very ‘umble de Uriah Heep, Face Value de Phil Collins ou Fistful Of Metal de Anthrax…
(2) J’en demande humblement pardon par avance aux des fans du groupe, du moins ceux et celles qui ne sont pas partis sur Vénus Vénus en 1986.
(3) Son nom de baptême est Rolf Magnus Joakim Larsson.
(4) La planète ne s’appelle en réalité que "Vénus". C’est un écho sur la voix qui provoque la répétition.
(5) C’est mon ouvrage scientifique de référence. J’adore feuilleter les (très) vieux exemplaires défraîchis qui traînent dans les salles d’attentes des cliniques, des médecins et des dentistes.
(6) Il s’en est vendu 1.000.000 d’exemplaires rien qu’en France, c’est à dire dans ce pays magnifique où personne ne comprend l’anglais. Ceci explique cela.
(7) Pour les complétistes, le nom du groupe viendrait du Made In Europe de Deep Purple.
Cette 172ème chronique pour AlbumRock est garantie 100 % tempétueuse. Elle a été rédigée avec un vieux ciré jaune, en luttant contre les éléments déchaînés.
Elle est dédiée à tous ceux et toutes celles qui ont le regard scandinave (mais, par pitié, pas les yeux revolver).
Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, mon épouse fort patiente et mon brave chien Gupette qui a préféré abandonner le navire en pleine tempête pour aller se réfugier dans le divan.
















