↓ MENU
Accueil
Première écoute
Albums
Concerts
Cinéma
DVD
Livres
Dossiers
Interviews
Festivals
Actualités
Médias
Agenda concerts
Sorties d'albums
The Wall
Sélection
Photos
Webcasts
Chroniques § Dossiers § Infos § Bonus
X

Newsletter Albumrock


Restez informé des dernières publications, inscrivez-vous à notre newsletter bimensuelle.
Critique d'album

Angine de Poitrine


Vol. II


(03/04/2026 - - Math Rock Microtonal & Dadaïst - Genre : Rock)
Produit par Fabien Peterson & Angine de Poitrine

Note de 3.5/5
Vous aussi, notez cet album ! (1 vote)
Consultez le barème de la colonne de droite et donnez votre note à cet album
Note de 4.0/5 pour cet album
"Je ne suis ni pour ni contre et je n’explique rien car je hais le bon sens. "
Daniel, le 09/04/2026
( mots)

La minute scientifique d’Oncle Dan

Les petits rockers qui savent ce que sont le dadaïsme, la micro-tonalité et le math-rock sont invités à passer directement au chapitre suivant...

1. Dadaïsme : mouvement culturel né à Zürich au début du XXième siècle, en révolte absolue contre l’horrible "logique" quasiment mathématique qui avait conduit à la première guerre mondiale. 

"Dada" (un nom choisi au hasard dans le dictionnaire pour sa sonorité compréhensible dans toutes les langues) mariait, dans un joyeux bordel, l’anticonformisme (érigé en principe), le nihilisme et l'humour. Le mouvement n’a pas survécu à ses propres préceptes par nature (auto-)destructeurs et s’est transformé en surréalisme (qui serait, raccourci saisissant, une forme structurée et plus durable du dadaïsme).

En musique, l’exemple le plus marquant est celui d’Eric Satie, artiste (pré-)dadaïste s’il en est. Ses Gymnopédies (géniales) ne seraient supportables que pour des musicologues avertis s’il ne s’y trouvait pas une dimension humoristique majeure. La même remarque vaudra ultérieurement pour des artistes rock aux mêmes tendances (post-)dadaïstes tels que Devo, The Residents, Frank Zappa ou Captain Beefheart.

2. Micro-tonalité : notre oreille occidentale est formée à l’écoute de musiques basées sur des écarts purement conventionnels d’un demi-ton entre les notes. Prenons, par exemple, un Do. Un demi-ton au-dessus du Do, il y a le Do dièse (que l’on appelle aussi, histoire de simplifier, le Ré bémol). Un demi-ton au-dessus du Do dièse (ou du Ré bémol), il y a le Ré. Et ainsi de suite (sauf quelques exceptions)… 

Si l’on utilise des intervalles plus petits et, de ce fait, plus nombreux entre les notes, on produit une musique micro-tonale. Les musiques arabes et hindoues sont micro-tonales (1). Les vieux petits rockers se souviendront fort à propos des étranges mélodies micro-tonales que The Beatles avaient intégrées dans leurs mélodies après avoir découvert en Inde le sitar de Ravi Shankar. 

Les occidentaux – qui n’ont pas une oreille "préparée" à la micro-tonalité – considèrent cette musique comme dissonante et exaspérante. Moche. Pour rester poli.

3. Math-rock : le rythme d’une musique s’exprime par deux chiffres. Le rythme rock auquel nos cerveaux occidentaux sont formés est le fameux 4/4. Le premier chiffre indique qu’il y aura quatre « pulsations » pour chaque mesure. C’est le fameux "one-two-three-four". Le second chiffre précise que chaque temps représente une note "noire", laquelle vaut conventionnellement le double d’une croche, la moitié d’une note blanche ou le quart (d’où le 4) d’une note ronde (qui est elle-même la moitié de l’énigmatique note carrée).

Le Math-rock est un genre progressif qui propose (et alterne joyeusement) des rythmes asymétriques et des structures plutôt "déconstruites". On peut alors délirer avec du 7/4 (mesure de sept temps en notes noires) ou 11/8 (mesure de 11 temps en croches).

La première fois de ma vie de petit rocker où j’ai pris conscience de cette « curiosité rythmique », c’est en écoutant le final génial de "Supper’s Ready" (la section "Apocalypse in 9/8") de Genesis où Phil Collins part dans des mesures à neuf temps en croches, ce qui a pour effet de créer cette tension annonçant l’arrivée du Grand Méchant Diable.

Fin de la minute scientifique d’Oncle Dan...

Certitudes (ou pas)

… et retour aux affaires.

Khn et Klek, les deux frères de Poitrine, sont des extraterrestres. Sémantiquement, leur planète d’origine, la planète de Poitrine, devrait se trouver quelque part dans la Voie Lactée (2).

A l’issue d’un long voyage, Khn et Klek ont découvert la Terre (probablement par hasard) et se sont installés (à Chicoutimi, un bourg de Saguenay – Québec – à cinq cents kilomètres au Nord-Est de Montréal) parce qu’ils appréciaient le rock (fort), les pyramides (pointues) et les hot-dogs (avec moutarde).

On trouve du rock et des hot-dogs au Québec mais je doute qu’il y ait des pyramides à Chicoutimi. Ça démontre bien à quel point le mode de pensée des deux frères  diffère du mode de pensée humain.

Khn de Poitrine (guitare, basse et loops) et Klek de Poitrine (batterie) comptent chacun 333 années de temps terrestre. Soit dit en passant, cela nous fait un total de 666, le nombre le plus excitant qui soit pour un fan de musique métallique. C’est dans ce genre de détails que se cache le Malin.

Dès après avoir posé le vaisseau spatial de la fratrie, Khn a poussé la porte de la lutherie Le Breton dont le patron artisan et barbu, Raphaël, est à la fois fan de Mötörhead, extrêmement sympathique et (plus curieusement) capable de comprendre instinctivement le langage étrange des frères de Poitrine. 

Sur les instructions précises de Khn de Poitrine, Raphaël Le Breton a conçu un instrument double manche en érable et ébène, fait d’une guitare Stratocaster six-cordes et d’une basse Precision quatre-cordes. Mais (attention à l’astuce) il a dédoublé les frettes, si fait que les deux instruments jouent des quarts de tons. 

Musique microtonale, donc...

Khn de Poitrine s’en est trouvé ravi. Et délesté de 6.000 dollars canadiens.  

Incertitudes (ou non)

Les cartésiens, les révisionnistes musicaux et les conspirationnistes du rock ne croient pas aux extraterrestres. Ils pensent que Khn et Klek sont en réalité des humains déguisés. Leurs vrais patronymes seraient Charles Thibeault (Klek) et Marc-Antoine Mackin-Guay (Khn), deux musiciens autodidactes, amis depuis le lycée. Mais cette couverture improbable ne tient pas la route dans la mesure où il ne viendrait à l’idée de personne (de censé) d’appeler des humains "Charles" ou "Marc-Antoine" comme il ne viendrait à l’idée d’aucun être humain de se travestir de façon aussi stupide. 

Pour les mêmes cartésiens, révisionnistes et conspirationnistes, ces "fameux" Charles et Marc-Antoine, auraient choisi de se "costumer" pour pouvoir donner un deuxième concert dans une même salle de leur bled, en partant de l’a priori selon lequel le propriétaire n’aurait pas supporté de les voir à deux reprises.

Une fois encore , le raisonnement est biaisé, à défaut de quoi il faudrait considérer que les quatre de Kiss auraient opté pour le maquillage afin que personne ne remarque leur incompétence musicale. Hérésie s’il en est.

Lorsque vous éliminez l’impossible, il ne reste que la vérité… 

Ergo, Khn et Klek sont bien deux extraterrestres. Il suffit de regarder les pieds nus blancs à pois noirs de Khn pour s’en rendre compte.

L’humour, excès de sérieux 

Angine de Poitrine pratique avec un extrême brio un math-rock micro-tonal musclé aux structures déconstruites qui peut irriter ou bouleverser l’oreille humaine du petit rocker occidental. 

Mais, outre son excellente maîtrise technique, la qualité principale du duo est de manier l’humour (3) avec suffisamment d’aisance pour rendre définitivement "fun" une forme artistique qui pourrait être considérée comme savante et, par conséquent, réservée à un fort petit nombre. 

Il se fait que l’humour – même potache – dans ce genre d’exercice, n’est pas monnaie courante (4). Mais c’est, comme aurait dit Oncle Walt, "le morceau de sucre qui aide la médecine à couler."

Depuis sa création plus ou moins accidentelle par Dave Davies (5), le rock dit "hard" a connu une foultitude de ramifications. Vol. II ouvre clairement une porte donnant sur de nouvelles déclinaisons peu ou in-explorées. 

Dans Star Trek, une voix off cérémonieuse disait : "Espace, frontière de l’infini… Aller là où aucun homme n’est jamais allé auparavant.

Remplaçons "espace" par "musique" (ou par "rock"), "homme" par "musicien" et laissons Khn et Klek de Poitrine nous emmener vers les confins de leur spectre sonore et rythmique. Le voyage n’est pas dépourvu de dangers mais il peut nous conduire vers l’infini, et même au-delà.

Volumes

Si Vol. I sonnait un peu brut de décoffrage, son successeur, présenté sous un artwork très personnel de l’adorable illustratrice Arielle Corbeau, est remarquablement bidouillé et marque une progression géométrique.  

Composé de six titres essentiellement instrumentaux, dont cinq dépassent les six minutes, Vol. II invite à une promenade pour le moins ébouriffante sur des sentiers qui sont rarement fréquentés.

L’introductif « Fabienk" sert subtilement de « prélude » au sens classique du terme, c’est à dire que le titre, enlevé et festif (presque "dansant"), prépare l’oreille à ce qui suit.

"Mata Zyklek" invite à suivre Klek dans un road trip délirant à moto (à fond les ballons, après un démarrage un peu laborieux). Le titre réserve une petite place à une forme déroutante de chant narratif (le plus long texte de l’album). 

Mata Zyklek ma Ta zy Klek mata Zyklek Mata zy Eeh! Klek
Mata Zyklek ma Ta zy Klek mata Zyklek Mata zy Eeh! Klek
Eh ! (6)

Après le bref "Sarniezz", un peu moins rythmé mais truffé de trouvailles qui griffent les tympans, vient la pièce maîtresse de Vol. II. Le génial "Utzp" emprunte en effet une longue intro à la très réjouissante musique klezmer (7) avant d’aller explorer des confins rythmiques de plus en plus appuyés. Ce truc aurait pu devenir la bande-son foutraque d’un Quentin Tarantino, quand l’homme était encore jeune et qu’il savait s’amuser de son cinéma et de ses propres artifices de montage.

Le metal progressif frappe à la porte sur le distordu "Yor Zarad" où des soli délirants alternent avec des breaks autant improbables que jouissifs suivis d’accélérations fulgurantes.

Est-ce – déjà ? – la force de l’habitude mais le conclusif "Angor" (8) semble plus conforme à un metal "traditionnel" avec un long solo final très inspiré, même si l’on y retrouve des déclinaisons et des descentes de manche bluesy pour une fois fort familières. Le titre est un régal.

Chicoutimi rules, OK ! 

A proprement jaser, les frères de Poitrine ne sont pas des virtuoses absolus. Il existe des guitaristes ultra-techniques plus rapides que Khn et des batteurs fous qui parviennent à des dé-synchronisations plus ahurissantes que Klek. 

Mais le duo, en plus de tenir un concept  inspiré, génial et hilarant, est soudé à la perfection. Les deux gugusses sont capables de reproduire leurs titres à la nuance près dans des conditions live. Et c’est extrêmement bluffant. Tandis que Klek de Poitrine assure ses rythmes peu usités, Khn recourt à des boucles qu’il lance du pied droit sans chaussure ni chaussette, couche après couche, avant de démarrer ses soli. La complicité des deux extraterrestres de Chicoutimi est vraiment fascinante parce que la discipline impose une rigueur infernale et ne laisse aucune place à la déconne.

Si Vol. 2 représente un futur potentiel pour le rock, alors j’applaudis (en rythme binaire) des deux mains parce que j’ai longtemps été persuadé que le style était moribond tellement il tournait en rond.

C’est qu’il faut des audaces pour aller plus loin. Et des extraterrestres pour montrer l’exemple aux humains.

Je peux comprendre que le groupe exaspère de nombreux rockers (ou autres). Le succès – mérité ou non – est souvent mal perçu dans notre petite sphère rock et il se trouve beaucoup de spécialistes pointus pour penser que l’art n’a de sens que quand il est détesté, proscrit, académique ou confiné dans une sphère minuscule d’influence.

Tant pis pour eux. 

Et, comme on dit à Chicoutimi, j’invite joyeusement les autres à tirer une bûche et attacher leur tuque !


(1) Il est par conséquent impossible de les jouer sur un piano "classique".

(2) Malgré le port rigoureux d’un masque chirurgical, j’ai chopé le terrible virus du jeu de mot à deux balles qui frappe toute la rédaction d’AlbumRock…

(3) L’humour n’est pas toujours le bienvenu chez les esthètes rock qui considèrent souvent que « leur » musique est une affaire sérieuse (par rapport, par exemple, à la variété).

(4) Dans un registre plus ou moins proche, le groupe français Path Of Ilya manie également un humour décomplexé, habilement planqué derrière une musique fort savante.

(5) "You Really Got Me" avec ce son d’ampli crasseux dû à une déchirure plus ou moins accidentelle de la membrane de l’ampli.

(6)  Pour cette fois, j’ai décidé de laisser le texte en V.O.

(7) C’est, pour simplifier, la géniale musique de fête des communautés juives d’Europe de l’Est.

(8) En français dans le texte. L’angor est cette horrible douleur thoracique qui est le signe avant-coureur de la crise cardiaque. Qu’est-ce qu’on rit à Chicoutimi !


Issue de la Voie Lactée, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans gluten, sans alcool ni sucres ajoutés, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique (prétendument recyclable) fabriqué à vil prix en Chine.

Cette chronique est pour ceux et celles qui croient en l’existence d’autres civilisations, loin des frontières étriquées de notre petit monde tout déglingué.  

Je remercie (très) sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et mon brave chien Gupette qui se montre anxieuse quand j’écoute Angine de Poitrine à fond les potards.


 

Commentaires
Soyez le premier à réagir à cette publication !